23 décembre 2005

Emmanuel.

Les belles photos sont de Georges Félix Cohen, clic sur le lien ci-dessus.
J'espère que j'ai le droit , sinon dites-le moi et je les remplace.




Emmanuel : deux ans déjà.


Le 24 décembre 2003, Emmanuel avait vingt neuf ans et deux mois. Il était arrivé du Portugal la veille. Jeune homme très sportif, un athlète, pratiquant la voile, le surf, l’escalade, l’alpinisme et la plongée sous-marine, sans oublier des disciplines foncières, course à pied, cyclisme et natation. Traducteur interprète en français, portugais, portugais brésilien et espagnol, il parle aussi très bien l’anglais. Il rêve de pratiquer la traduction simultanée dans les grandes conférences internationales et travaille beaucoup pour parfaire ses connaissances des vocabulaires scientifique et juridique.

Il est du matin, et ce jour là il s’était levé à six heures. Il avait pris sa douche, et commençait à s’habiller. A six heures et quart, à peu près, ses jambes ont cessé de le porter et il s’est effondré, d’un coup, sans connaissance. Son père l’a trouvé vers six heures trente, il a appelé le SAMU qui est intervenu très rapidement. Le médecin urgentiste à commencé les soins dans l’ambulance médicalisée. Il est arrivé aux environs de sept heures et quart au service de réanimation des urgences de l’hôpital Henri Mondor. Diagnostic : AVC, accident vasculaire cérébral, coma, pronostic vital réservé.

Le soir il allait mieux, recevait la visite de sa famille, pouvait s’asseoir dans son lit, rire et plaisanter avec ses parents pour qui la joie et l’espoir succédaient à l’angoisse. Mais ça n’a pas duré. La rechute a été violente : tétraplégie, coma profond, paralysie des muscles respiratoires… Il a été transporté dans un service spécialisé à l’hôpital de La Pitié – Salpêtrière.

Emmanuel est le fils de Rosy, une amie portugaise de Danielle. Elle vit depuis de nombreuses années à Saint-Maur et parle français comme vous et moi, en temps normal. Mais là elle était tellement bouleversée qu’elle ne comprenait plus rien, ni la situation déjà, ni les explications et le jargon des médecins. « Explique-moi Danielle, ce qu’il a dit, c’est bon ou c’est pas bon ? Il va mourir ou non ? » Alors, tout naturellement, Danielle l’a accompagnée lors des visites à l’hôpital, tous les jours au début, sauf les Samedis et les Dimanches quand il y avait déjà toute la famille. Et moi, bien sûr, de temps en temps, j’ai accompagné Danielle. Nous tentions de voir un médecin ou un cadre hospitalier pour avoir les dernières informations, savoir comment s’était passé la nuit... Nous tenions compagnie à Rosy un moment, puis nous repartions. Elle restait toute la journée, assise ou debout, à côté du lit de son fils, essayant de guetter l’indice d’un mouvement, et son mari passait la rechercher un peu avant l’heure de la fin des visites.

A La Pitié – Salpêtrière le service des Urgences Vasculaires Cérébrales est situé dans un bâtiment du quartier Charcot, vers l’entrée rue Bruant, sur l’arrière, à l’opposé du boulevard de l’Hôpital. Ce que nous en avons vu occupe un niveau en demi-sous-sol, peu éclairé, très silencieux, avec une ambiance de crypte, ou d’église tard le soir. On n’ose pas parler, à peine chuchoter. Il y a, si je me souviens bien, quatre salles disposées toutes de la même façon, assez classique des services de réanimation, cinq ou six lits pas plus, dans la pénombre, séparés par des cloisons légères, disposés en rayons autours d’un bureau d’infirmière un peu plus éclairé. Deux de ces salles sont occupées et, presque, surchargées de matériel de toute sorte, dans chaque lit, j’ai appris par la suite qu’il s’agissait de « dix lits hautement spécialisés », il y a une personne dans le coma, avec ses tubes et appareils divers, allongée, immobile, et pas forcément très âgée, certaines même jeunes ou très jeunes. Je ne sais plus exactement, techniquement, comment c’était, je décris les images qui me reviennent, sans doute altérées par les émotions et l’oubli, déjà.

Emmanuel est là, juste vêtu d’un drap qui ne recouvre pas son torse musclé et bronzé, partiellement rasé pour permettre la mise en place des disques adhésifs qui maintiennent les capteurs et les fils qui le relient au moniteur de l’électrocardiogramme en continu. Il ne bouge pas du tout, couché sur le dos, la tête à peine basculée vers l’arrière, les bras le long du corps. Seule sa poitrine monte et descend régulièrement : il est relié à un respirateur, par un tuyau et un embout qui lui maintient la bouche ouverte. L’air est envoyé directement dans la trachée-artère. Il est alimenté par un goutte-à-goutte au moyen d’un cathéter, important et compliqué, fixé dans une veine d’un bras, qui permet aussi d’injecter les médicaments. Il fait chaud, des points verts tracent des courbes sur des écrans et, dans le silence ambiant, les quelques bruits mécaniques prennent une importance inhabituelle : des Pfffffffuuuuuiiii assez espacés, pas très forts, réguliers et très lents et soudain des glouglous, bruits de grosses bulles, inattendus, parfois un bip.

Le 25 décembre, non en fait je pense que c’était le 26, nous avons pu voir le médecin de garde. Un grand jeune type un peu vouté, l’air triste et fatigué même un peu absent.
« - Bonjour Madame, vous êtes la Maman d’Emmanuel ? Oui, venez. Vous êtes ensemble ? Entrez, asseyez-vous. J’assume en ce moment la responsabilité du service. Alors voilà, actuellement nous ne pouvons rien tenter pour sortir Emmanuel du coma, au contraire nous allons vraisemblablement le maintenir quelques jours en coma artificiel. Nous avons fait tout ce qui peut et doit l’être, et maintenant il faut seulement attendre, chaque jour passé est un jour de gagné. Je ne peux rien vous dire de plus pour l’instant, dans ces cas là on ne peut pas faire de pronostic, de toute façon pas pendant les dix premiers jours. S’il passe ce cap à ce moment là on verra. Si ça peut vous aider vous pouvez vous dire qu’il est au meilleur endroit possible pour lui, il ne peut pas être mieux soigné qu’ici, aussi bien c’est possible, mais mieux non. »

Il a dit tout ça très calmement, d’un ton mesuré, en faisant l’effort de ne pas succomber à la routine d’un discours su par cœur et trop souvent répété, en espaçant les phrases pour laisser aux mots le temps d’arriver, en regardant bien si Rosy comprenait et comment elle réagissait, en s’efforçant de ne pas la désespérer mais sans lui donner d’illusions. Une infirmière est apparue dans l’encadrement de la porte du petit bureau, silencieuse mais pressante. Il a hoché la tête, s’est levé lentement, a fait deux trois pas et s’est retourné :
« - Vous êtes croyante ?
– Oui.
– Alors priez. »



Et c’est ce que nous avons tous fait : les parents, la famille, les amis, les copains, les croyants, les moins croyants, les hérétiques, les mécréants, les agnostiques, les athées, les libres-penseurs et les autres. Je crois bien que nous avons tous prié, d’une manière ou d’une autre : avec ferveur, avec conviction, avec après tout pourquoi pas, avec sait-on jamais, avec ça serait le moment ou jamais de se manifester… Rosy, elle, priait déjà, bien sûr. On ne peut pas savoir si, on peut seulement croire ou ne pas croire que, ça a servi ou non à quelque chose.

En tout cas Emmanuel a survécu, Emmanuel est survivant. Il voit, il entend, il goûte, il rit, il pleure, il respire et son cœur fonctionne. Mais sinon à peu près rien ne lui est acquis, et chaque fonction qui peut être rétablie doit être reconquise au prix d’un épuisant travail de rééducation : dix mois pour réapprendre à déglutir, pouvoir abandonner la sonde gastrique et envisager de recommencer à se nourrir d’aliments solides, moulinés au début, treize mois pour pouvoir à nouveau se tenir debout, presque deux ans pour marcher, un petit peu à la fois et sans fluidité, mais sans les cannes anglaises. Emmanuel continue à apprendre à écrire et à pianoter sur son clavier d’ordinateur de la main gauche, pour la droite et le bras droit il n’y a pas d’espoir. Il commence à former quelques sons, mais personne ne peut dire s’il pourra reparler un jour.

Le sport… L’interprétariat simultané… Tant d’autres choses aussi sur lesquelles il faut tirer un trait, définitif. C’est, vraiment, très dur. Mais Emmanuel lutte, comme un sportif entraîné sait le faire. Il est aidé par les kinés de la Pitié et de l’hôpital de Garches, bien loin de Saint-Maur, où il est resté plus d’un an en rééducation et ou il retourne encore de temps en temps pour de courts séjours, il est aidé aussi par deux psychologues. Il lutte contre le désespoir et l’envie d’en finir, de tout arrêter, de ne pas se réveiller, qui le submergent parfois. Rosy est toujours là, également dans ces moments là. Elle n’était pas très grande, maintenant elle semble toute petite, et si fragile. Elle lutte aussi, sans cesse, épuisée parfois mais toujours soutenue par son amour maternel.

Et moi… Il m’arrive tellement facilement d’être contrarié si je me casse un ongle ou si j’ai une fois de plus posé mes clés de voiture n’importe où. Mais parfois, quand je me baigne par exemple, j’observe mes mains à hauteur de mes yeux et je fais fonctionner les articulations dans tous les sens, puis je fais la même chose avec mes pieds : ça marche. Ça semble tellement naturel qu’on oublie d’y penser, mais si on s’y arrête un instant c’est étonnant et merveilleux.

Le toubib des UVC m’a dit qu’il recevait des gens de tous les âges, même des enfants, et qu’un accident vasculaire cérébral peut arriver n’importe quand, à n’importe qui. Bien entendu le risque augmente statistiquement avec l’âge. Alors j’ai tendance à penser que l’important c’est la vie ! Évidence que le quotidien nous fait parfois oublier.

C’est la vie qui compte : je suis vivant, plus tout neuf, mais entier, quel beau cadeau. Je l’ai reçu et j’ai contribué à l’offrir. Cette chaîne là ne doit pas être interrompue, que pourrait-il y avoir de plus important ? Il faudra bien aussi que je fasse quelques petites choses contre ceux qui la gaspillent la vie. Moi qui suis du genre qui doute plus qu’il ne croit, mais peut-être aussi qui croit plus qu’il ne s’en doute, je vais déjà continuer à apprendre à mon cher petit-fils le prix de la vie et le cinquième commandement, que des puissants de ce monde bafouent allègrement, et souvent au nom de la religion ou de la démocratie.

Quand j’ai des soucis, des contrariétés, des bobos à l’âme ou au corps je pense à Emmanuel et à l’âpreté de sa bataille de chaque instant, je lui envoie un petit message télépathique de soutien, et je me dis que mes problèmes ne sont pas si graves que ça.


Merci Emmanuel. Vive la vie. Joyeux Noël.



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5 Commentaire(s):

Blogger FOISE a dit...

Ca m'a fait pleurer. Comme c'est beau, comme c'est vrai, comme je partage cette philosophie qui consiste à dire que la vie, la santé, sont un cadeau dont il faut prendre conscience et profiter. Merci, Jean-François et merci Emmanuel de ce rappel en ce temps béni de Noël.

23 décembre, 2005 10:51  
Blogger dje-F-pe a dit...

Je pensais bien que vous seriez touchée Foise, mais je ne souhaitais pas que vous pleuriez. Vous savez si c'est émouvant c'est tout simplement parce que ce n'est pas une fiction. Amicalement. JFP.

26 décembre, 2005 01:23  
Blogger FOISE a dit...

Les jolies choses, tristes et gaies, me font toujours pleurer.
Ce que vous avez raconté est à la fois triste et gai.

26 décembre, 2005 12:33  
Anonymous Francois-Regis a dit...

Bis repetitas

nouvelles larmes.

Pourtant je l`avais deja lu.

Serait-ce d`avoir trente-sept ans qui me rend sensible comme ca ou la perspective rentrer a Paris la semaie prochaie? Ou encore ma cherie tres amoureuse, voir mon fils bientot?

Ou bien ... je ne l`ai pas dit tout a l`heure alors : tu as une jolie plume papa.

02 octobre, 2006 18:13  
Anonymous Anonyme a dit...

Que de souvenirs me reviennent même si ce n'était pas le même souci de santé pour mon fils. Courage d'Emmanuel, courage de sa maman ! Il faut vivre absolument ne serait-ce que pour l'Autre. Merci pour ce témoignage.
RougeFramboize

22 juillet, 2009 17:38  

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